Les « épreuves d’artiste », qu’en penser ?

Mercredi 14 avril 2010

Bonjour à tous,

Un petit billet rapide pour répondre à une question que l’on vient de me poser à deux reprises, et qui peut donc concerner d’autres lecteurs.

Certains photographes se voient en effet proposer de vendre leurs tirages sous forme « d’épreuves d’artiste« . Deux d’entre eux se sont alors rapprochés de moi pour savoir ce que cela impliquait au niveau de la numérotation des tirages dans la limite des 30 exemplaires numérotés et signés (pour rester dans la notion d’oeuvre d’art), et si une telle vente était à conseiller.

Rappelons que cette notion couvre en principe les tirages faits au titre d’essai, par l’artiste lui-même (ou éventuellement le tireur si le photographe n’effectue pas ses impressions lui-même), et qui en principe ne devraient pas être destinés à la commercialisation.

Au bas de cette épreuve, il est donc courant que figure la mention « E.A » (« Epreuve d’Artiste), sans numérotation ni signature.

Sur le plan strictement juridique, si rien matériellement n’empêche une telle vente, il me semble alors qu’il faut y attacher les conséquences suivantes :

. d’une part, il ne pourra PAS s’agir d’une « oeuvre d’art » au sens de la loi. En conséquence, il faudra lui appliquer un taux de TVA de 19,6%

. d’autre part, et si ce type de vente se répète régulièrement et finit par engendrer des revenus substantiels, la possibilité théorique existe qu’à terme, l’Agessa ne considère plus le photographe comme un auteur mais bien comme un commerçant (dès lors artisan : exit l’Agessa, direction l’URSSAF….).

Pour la même raison, le photographe non-professionnel qui se livrerait régulièrement à de telles ventes serait rapidement considéré comme effectuant des actes de commerce, ce qui, à défaut d’un statut officiel, ne lui est en principe pas possible.

Certes cette seconde conséquence reste du domaine de l’hypothétique, puisqu’il faudrait que les ventes atteignent des montants substantiels susceptibles d’attirer l’attention, mais la possibilité existe.

Sur le plan purement artistique à présent, il me semble qu’il faut rapprocher cette situation de celle où un auteur décide de dépasser la limite des 30 exemplaires de la même photo.

Ce photographe, nous l’avions vu dans un précédent article, dévaluerait tant l’oeuvre elle-même que, potentiellement, sa réputation.

De la même manière, dans le cas qui nous occupe aujourd’hui,  la vente d’une « épreuve d’artiste » – surtout si elle est systématique – ne serait pas  respectueuse des droits des acquéreurs « ordinaires » des tirages numérotés et signés, qui peuvent légitimement s’attendre à ce que seuls 30 exemplaires « tirés par l’artiste » de l’oeuvre qu’ils possèdent soient mis sur le marché.

Ceci n’engage bien sûr que moi, et je vous invite à prendre connaissance sous ma signature des intéressantes précisions de Didier Vereeck, dont l’expérience apportera sans aucun doute un éclairage auquel je n’ai pas pensé, manquant pour ma part de pratique dans ce domaine précis.

Joëlle Verbrugge

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Commentaire de Didier Vereeck :

Manquant de contexte, il est un peu difficile de répondre mais en me fondant sur ma propre expérience, je vois quatre cas de figure.

Le premier cas est inusité de nos jours, et correspond à une réalité notamment pour le tirage argentique noir et blanc : l’artiste ou son tireur sort plusieurs épreuves toutes différentes, avant de se décider pour un grade ou autre. Ses épreuves sont alors de véritables épreuves d’artiste, au sens d’origine du terme.

De telles épreuves ont une grande valeur artistique car elles ponctuent la création, un peu à la manière d’un manuscrit raturé ou annoté. Les marchands d’art savent parfaitement comment traiter de tels cas, qui ne concernent bien entendu que des artistes réputés, souvent passés à la postérité.

Déjà avec le tirage couleur, et plus encore aujourd’hui avec le numérique et les imprimantes, et vu les coûts de papier et d’encre, on se contente désormais de bouts d’essais, et les épreuves d’artiste tendent à disparaître.

En outre, on fait le travail sur l’ordinateur, et on livre le fichier définitif ; les choix de densité voire de chromie sont donc faits en amont. La plupart du temps, il n’en reste plus trace (il en va de même avec l’écriture aujourd’hui affinée directement dans le traitement de textes).

Le second cas est celui de l’usage normal de l’épreuve d’artiste, tel que le décrit Joëlle ; en pratique, le tirage d’exposition qu’on ne numérote ni ne signe afin, en cas de perte, vol ou destruction, de pouvoir tout simplement le refaire. Au passage, les coûts éventuels d’assurance en sont également diminués.

Je conseille d’ailleurs de ne rien noter dessus, ni la référence ou le nom de la photo, ni le nom de l’artiste ou de la galerie, et pas même la mention « épreuve d’artiste », puisque le but d’un tel exemplaire est que sa valeur n’excède pas le coût du tirage.

En cas d’épuisement de la série, le tirage reste donc « en rab », peut-être abîmé, une façon (curieuse) de le rendre unique. L’épuisement de la série peut finalement arriver assez vite car les photos qui se vendent sont souvent les mêmes, notamment pour des raisons pratiques : à moins d’avoir un budget énorme et une cave gigantesque, on tend à exposer un choix limité tirages. Et puis, vous aurez peut-être comme moi fait l’erreur de limiter certains tirages à 3 ou 7, ou tout autre chiffre faible.

La tentation est grande de vendre le tirage restant mais je considère une telle démarche malhonnête, sauf dans un cas bien particulier et à vrai dire totalement improbable : votre cote a monté, et un agent artistique ou un galeriste organise une vente, éventuellement aux enchères. La pratique est possible… surtout pour des artistes morts. Et il serait alors désagréable de découvrir que ledit titrage d’artiste existe à N unités.

Un tel cas de figure est encadré par les lois du marché de l’art et l’éventuel bénéficiaire n’a pas besoin de lire cet article, car il est pris en charge et a juste à acquiescer.

Le troisième cas est une pratique courante et que j’ai adoptée, qui consiste à se réserver les N premiers tirages de la série, les cinq premiers en ce qui me concerne. On peut effectivement nommer de tels exemplaires épreuves d’artiste, car les derniers à être vendus et donc signes d’un succès certain, tirages probablement assortis de dédicaces et éventuellement effectués avec davantage de soin, sur un papier spécial, etc.

À ma connaissance, il ne s’agit pas d’une pratique très répandue en photographie, et c’est sans doute dommage. Il faut toutefois noter que si rien n’a fait monter votre cote, les derniers tirages ne se vendront pas plus cher que les premiers, ou à peine.

Le quatrième cas est une pratique marketing qui trouve sa source dans la banalité de la notion de tirage d’art, dont la définition n’est que fiscale, et qui au gré des fantaisies et négligences des uns et des autres ne recouvre plus rien de concret.

De plus, du fait de la mode, en décoration, de la vente d’une œuvre sur son support, les tirages ne sont même plus signés, le certificat d’authenticité remplaçant l’écriture sur le tirage lui-même.

D’aucuns en profitent pour faire expédier directement le tirage par le tireur, s’évitant ainsi un double coût de port, et outrepassant quelque peu les limites fiscales : le tirage n’est pas exactement fait sous le contrôle de l’artiste, mais on y remédie par l’existence de bouts d’essais et de consignes par mail (du moins devrait-on le faire…).

Dans un tel contexte, on comprend que la notion de tirage d’art perde sa valeur. Il est tentant alors d’inventer autre chose. Je publierai d’ailleurs prochainement un article dans lequel je parle de « tirage d’art par destination », pour indiquer qu’il s’agit d’un choix réel de l’artiste, et non d’une simple facilité fiscale. Je pense que le développement d’un label serait œuvre utile.

Certains ont trouvé une parade marketing assez simple avec la notion d’épreuve d’artiste, qui est en quelque sorte un vrai tirage d’art. Mais la tentation est grande de faire ces tirages en plus et alors, outre la profonde malhonnêteté, il s’agirait d’une fraude comme le souligne Joëlle.

 

                                                                    Didier Vereeck

Catégorie : Statuts, précompte, Agessa, 1% diffuseur etc...
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5 réflexions au sujet de « Les « épreuves d’artiste », qu’en penser ? »

  1. Commentaire laissé par Chantal le 9/12/2010

    Bonjour Joelle,

    Je me suis reconvertie dans la photographie aérienne. Je me suis inscrite en tant que photographe artisan pour vendre mes photos sous forme de cartes postales, calendriers etc… Etant donné que je vendrai mes photos sous forme d’un produit fini soit à des particuliers soit à des libraires, mairies, offices tourisme etc…, suis-je considérée comme mon propre diffuseur et dois-je alors acquitter la partie 1% diffuseur ?

    Merci de votre réponse

    A bientôt

    chantal

  2. Bonjour,

    Je fais actuellement un mémoire sur  » le marché de l’art, entre développement artistique et stratégie de marché », dans une de mes parties je traite du processus de fixation du prix d’une oeuvre d’art et je me pose une question après avoir lu cet article j’espère que vous pourrez me répondre :

    Une épreuve d’artiste pour une peinture par exemple, peut elle être considérer comme une oeuvre d’art ? En sculpture c’est 8 tirage +4 EA, en photo 30 exemplaires tous formats et supports confondus, mais en terme de gravures, estampes et lithographies, dans la mesure où elles sont tirées en nombre limité et que la planche est entièrement exécutées de la main par l’artiste une EA devrait être une oeuvre d’art originale . Non ?

    Par ailleurs si les EA ne sont pas faites pour être commercialisées comment ce fait-il qu’on en voit sans cesse dans les ventes aux enchères ? Ainsi que les épreuves hors commerce ? Il y t-il un texte de lois traitant du sujet ?

    Merci de votre réponse
    Cordialement

    • Bonjour.
      A ma connaissance, pas de texte de loi sur ces « épreuves d’artiste » non…
      Ca reste un mystère.. et sans doute la preuve qu’entre pratique et législation, il y a souvent de la marge…
      Mais si l’on s’en tient aux strictes dispositions légales, à mon sens il ne peut pas être question de leur conférer le statut d’une oeuvre originale, sauf si leur numérotation est inclue dans la série admissible (donc 30 pour une photo)…

      Joëlle Verbrugge

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